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La Chine – un dragon en devenir


La montée en puissance de la Chine est certainement le fait destiné à redessiner les rapports de force à échelle globale ces prochaines décennies. De par sa taille, sa population et, désormais, son poids économique, l’empire du Milieu est le candidat le mieux placé pour contester la suprématie américaine. Ceci dit, ni les avancées spectaculaires de la Chine — devenue en l’espace de trois décennies la deuxième économie mondiale — ni son immense potentiel ne signifient pour autant que le passage de témoin devienne inéluctable. Le leadership d’un pays sur la scène internationale suppose en effet une habile combinaison de plusieurs dimensions (puissances militaire et économique et déploiement géostratégique, mais aussi des équilibres internes socio-politiques, économiques, démographiques): l’hégémonie n’est pas la traduction automatique de ces dimensions, mais plutôt une articulation réussie entre elles. C’est donc là une partie qui se joue sur plusieurs tableaux. Qu’en est-il donc des possibilités de la Chine? 

Un premier aperçu de cette course pour la suprématie mondiale peut-être donné par un survol de l’état actuel de leurs respectives puissances militaires et économiques — données indispensables pour toute hégémonie. Tout d’abord, sur le plan militaire, malgré les immenses efforts consentis par la Chine tout le long de ce siècle, la question ne se pose pas: les États-Unis restent jusque-là indétrônables. Il suffit de se rapporter aux dépenses militaires: celles des Chinois ont atteint un record en 2014-15, avoisinant les 215 milliards de dollars annuels, tandis que celles des Américains ont oscillé autour de 600 milliards1. 

Mais si, pour les premiers, cela relève d’un plafond historique, pour les seconds, il s’agit là d’une légère baisse de leur budget militaire, suite au retrait de leurs troupes d’Irak. Ce fossé dans la capacité budgétaire se traduit aussi par une nette supériorité américaine quant au matériel à disposition (avions, sous-marins, porte-avions, arsenal nucléaire), mais surtout par une prééminence technologique incontestable. Même en acceptant l’hypothèse que les Chinois viennent à disposer d’un volume supérieur d’armes, la suprématie de l’armée américaine repose en réalité sur une barrière technologique pour l’instant infranchissable. 

Rien qu’en 2012, les États-Unis ont effectué des investissement treize fois supérieurs en recherche et développement militaire que la Chine, un taux différentiel qui n’est pas près de se réduire, au vu de l’annonce récente du président américain Donald Trump de la relance des dépenses militaires. À cela, il faut ajouter que seule l’armée américaine est capable de se déplacer sur tous les continents, grâce à un réseau qui compte plusieurs centaines de bases militaires dans environ quatre-vingt pays. 

L’analyse des asymétries économiques jette un constat semblable. L’émergence de la Chine, en termes absolus la deuxième économie mondiale, ne doit pas pour autant masquer une réalité: la globalisation, placée sous le signe de la financiarisation de l’économie, a servi avant tout les desseins de la puissance américaine. Tel que le signalent Leo Pantich et Sam Gindin dans leur article Superintending Global Capital, celle-ci a permis aux États-Unis de réaliser toute une série d’ajustements à même d’asseoir leur suprématie économique — au détriment, dans un premier temps, des «miracles économiques» des Trente Glorieuses, l’Allemagne et le Japon. 

UNE PERCÉE CIRCONSCRITE 

En comparaison des autres pays du G7, à partir des années 1980, l’économie américaine a enregistré en moyenne les taux de croissance et d’augmentation de la productivité annuels les plus élevés. Il en va de même pour la part américaine dans la production de haute technologie au niveau mondial (près de 30%). Plus important encore, dès le début du XXIe siècle les dépenses annuelles des États-Unis en recherche et développement dépassent l’ensemble de celles du G72. Même le déficit de sa balance commerciale se doit d’être atténué, puisqu’il ne tient pas compte des ventes des entreprises américaines faites depuis l’étranger — lesquelles représentent en volume le double des exportations effectuées à partir du sol américain. 

En trente ans, la Chine a réalisé la percée économique la plus spectaculaire de l’histoire de la modernité, devenant ainsi «l’atelier du monde», avec un taux de croissance annuel qui a oscillé entre le double et le triple de celui des États-Unis, se traduisant notamment par une balance commerciale avec des bénéfices colossaux vis-à-vis de ces derniers (342 milliards de dollars en 2014), lui permettant entretemps de s’ériger comme l’un de leurs principaux créanciers (environ 1000 milliards de dollars)3. Mais là encore, il faut circonscrire sa portée. Et pour cause, la Chine pâtit d’un handicap non moindre: celui d’être entrée relativement tard dans la course. Il suffit de signaler ici deux contraintes structurelles qui réduisent sa capacité à renverser la balance en sa faveur, le retard technologique et sa place dans l’économie-monde, les deux fortement imbriquées.

UNE ÉCONOMIE TROP DÉPENDANTE 

Malgré le fait d’être désormais le pays qui dépose le nombre de demandes de brevets le plus élevé au monde, il s’avère que la part de l’innovation technologique dans ces demandes est plutôt faible jusque-là — et redevable en partie à des entreprises étrangères installées sur le sol chinois. Par ailleurs, sa production de haute technologie relève pour une proportion non négligeable de l’assemblage du matériel importé de Corée du Sud et du Japon. Une des raisons de ce retard réside dans le fait que la Chine n’a pas eu droit (dans une ampleur similaire) aux dispositifs de transfert de technologie mis en place par les Américains au bénéfice de leurs alliés après la Seconde Guerre mondiale, à travers, par exemple, les «missions de productivité» orchestrées par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) s’inscrivant dans le cadre du Plan Marshall. En conséquence, le saut qualitatif de la production à l’innovation constitue à l’heure actuelle un défi de taille. 

La place de la Chine en tant qu’atelier du monde est aussi tributaire du nouvel ordre économique issu de la globalisation menée sous tutelle américaine — laquelle a permis aux États-Unis de se placer à la tête des domaines-clés: finance, haute technologie, énergies nouvelles, aéronautique, pharmaceutique, agro-alimentaire ou encore le divertissement et la communication. La présence quasi nulle des banques chinoises, par exemple, dans le grand chambardement (achats et fusions) survenu lors de la crise financière, et ce malgré des réserves faramineuses, montre bien les limites de la Chine dans un secteur fondamental du capitalisme mondial. Qui plus est, à différence de l’économie américaine qui est extraordinairement ramifiée, l’économie chinoise se voit encore trop dépendante des cycles économiques de la première puissance mondiale. 

En dernière instance, comme le souligne Panitch, l’accumulation de ressources — dont peut se vanter la Chine — ne signifie pas que l’on dispose du pouvoir structurel de décider comment celles-ci seront allouées — ce qui est le privilège des États-Unis. Ici la dette américaine vis-à-vis de la Chine prend une autre tournure: les Chinois (comme les Japonais ou les Saoudiens), plus que créanciers, se retrouvent à être les bailleurs de fonds de l’économie américaine — le cœur du système économique étant l’Amérique, tout le monde doit veiller à ce qu’il continue de battre. 

CONTENTION ET INTÉGRATION 

Or, ces données n’impliquent nullement la fixation ad aeternum de cet ordre des choses. En ce sens, il faut se pencher sur les mouvements géostratégiques entrepris par les deux puissances pour entériner (États-Unis) ou pour faire basculer (Chine) le statu quo international. Mais pour saisir les stratégies en jeu, il faut remonter à la Guerre froide. En effet, le rapprochement opéré entre Chinois et Américains à la fin des années septante avait en vue de contrer leur ennemi commun à l’époque, l’URSS. 

Une visée géopolitique qui se doublait d’impératifs économiques: pour les États-Unis, il s’agissait d’offrir au capital américain — dont le taux de profit s’était drastiquement estompé — une entrée dans ce qui était déjà à l’époque potentiellement le plus grand marché au monde; pour la Chine, en revanche, il était question de compenser en toute urgence le retard pris vis-à-vis du Japon et des économies émergentes du Sud-Est asiatique, mais aussi de disposer d’une économie à même de servir les desseins de restauration de la puissance nationale dont le parti communiste s’était fait le chantre. Ceci dit, avec l’effondrement de l’URSS, il est vite devenu évident que seule la Chine était désormais capable de faire ombre à la puissance américaine. 

Mais à la différence des Soviétiques, les Chinois, une fois Den Xiaoping aux commandes du pays, ne prétendaient plus renverser l’ordre capitaliste — tout au plus se tailler une plus grosse part du gâteau. Une différence non négligeable qui a induit dès lors la diplomatie américaine à adopter une stratégie autre que celle du conflit larvé avec l’URSS et qui peut se résumer ainsi: contention et intégration. C’est-à-dire, donner plus de place à la Chine dans le concert des nations mais sous l’égide américaine. C’est ce que Washington appelle «responsabiliser la Chine». 

Ainsi, en 2001, après maintes (et âpres) négociations, la Chine a pu rejoindre l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Cette insertion signait la conversion définitive de l’État chinois au capitalisme et, de ce fait, renforçait le système international régi par les États-Unis. De même, la Chine voyait ses prérogatives augmenter au sein du FMI et de la Banque Mondiale. Voilà pour l’intégration. 

En même temps, les Américains n’ont cessé de maintenir une présence militaire solide dans les territoires alliés voisins de la Chine, tels que le Japon, la Corée du Sud ou les Philippines, ou continué à soutenir Taïwan pour que (à différence de Hong Kong) l’île ne tombe pas sous la coupe chinoise, ou à faire pression sur le régime nord-coréen soutenu par la Chine, voire à tisser ou renforcer la collaboration militaire avec des pays longtemps rivaux mais dorénavant soucieux de l’ascendant chinois, tels que le Vietnam ou l’Inde. 

À cet effet, 60% des effectifs de l’armée de l’air et de la marine américaine postés à l’étranger se trouvent dans la région. Ces dernières années, les tensions en mer de Chine ont renforcé cette tendance. Et Barack Obama, alors président, d’annoncer en 2011 que la politique américaine pivoterait vers l’Asie. La rhétorique tambour battant de Trump, prétendant que les Chinois «respectent la force», ne ferait en réalité qu’accentuer l’une des constantes de la diplomatie américaine à leur égard. Voilà pour la contention. 

BRISER L’ENCERCLEMENT 

De son côté, la Chine tente évidemment de se dépouiller de cette camisole de force. Tout d’abord, elle a accru sans cesse depuis une vingtaine d’années ses dépenses militaires à un rythme annuel de 10%. Les frictions à répétition en mer de Chine avec des pays de la région (Japon, Corée du Sud, Vietnam, Philippines) est une façon d’affirmer ses revendications territoriales et, par la même occasion, de faire pression sur les Américains pour qu’ils desserrent la vis. À chaque incident — au sujet des îles Senkaku/Diaoyu avec le Japon, par exemple — la démonstration de force de la Chine (représailles économiques, déploiement de la marine) cherche à pencher la balance en sa faveur. La Chine a par ailleurs construit des îles artificielles dans des zones maritimes réclamées aussi par les Philippines et le Vietnam et les a équipées militairement. Dans tous ces litiges, la finalité n’est pas tant de provoquer un conflit mais plutôt de placer ses voisins devant le fait accompli de sa suprématie. 

En outre, dans le but d’assurer son approvisionnement énergétique (et de desserrer l’étau américain), la Chine a progressivement mis en place un système qui garantit la sécurité de ses voies commerciales maritimes jusqu’au Moyen-Orient. Cette stratégie est dite du «collier de perles». Elle repose sur l’achat ou la location d’installations portuaires ou aériennes le long des routes qui s’étendent des ports de Chine jusqu’au détroit d’Ormuz et les côtes orientales d’Afrique, en passant par l’Océan Indien. Et ce par le biais d’une entente avec des pays tels que le Sri Lanka, le Bangladesh, le Pakistan et la Birmanie. 

Sur le plan économique, la Chine lutte d’arrache-pied pour diversifier sa projection. Premièrement, en ce qui concerne le retard technologique, profitant de la position de force que lui octroie l’attrait unique de son marché vis-à-vis des multinationales occidentales, elle négocie des clauses de transfert de technologie (notamment, par des joint-venture — des partenariats de production avec des entreprises chinoises). Qui plus est, elle effectue des investissements conséquents dans la recherche et le développement — d’une proportion comparable à ceux des grandes économies occidentales (environ 2% du PIB)4. 

En outre, au cours de la dernière décennie, le géant asiatique s’est constitué en un acteur incontournable de l’arrière-cour américaine. Voici quelques exemples pour l’illustrer: destination première des exportations brésiliennes, principal créancier du Venezuela, premier investisseur en Équateur. Les relations avec l’Afrique suivent la même pente, puisque la Chine est à l’heure actuelle le plus grand investisseur sur le continent noir. Cette présence outre-mer vise bien sûr à assurer le ravitaillement en matières premières et énergétique indispensable à la croissance économique chinoise. Mais c’est aussi le moyen de se présenter comme une alternative aux bailleurs de fonds occidentaux. 

À différence de ceux-ci, la Chine prétend assumer une politique de non-intervention dans les affaires intérieures des autres pays — elle investit ou concède des prêts à des conditions relativement souples quant au respect des droits humains ou des normes environnementales. C’est là, d’après la diplomatie chi- noise, la manière appropriée de respecter les particularités de chaque État. Cela lui permet aussi de soutenir des gouvernements en froid avec les États-Unis: le Venezuela, le Zimbabwe, le Soudan... 

Peut-être la réussite la plus spectaculaire à ce niveau est la création, en 2014, de la Banque asiatique d'investissement dans les infrastructures, dont l’objectif premier est le financement de projets venant à satisfaire les énormes besoins d’infrastructure en Asie. La donne économique est certes ici fondamentale. Mais il y a beaucoup plus en jeu. Par ce biais, la Chine cherche à multiplier les institutions financières internationales afin de cheminer une plus grande intégration de l’Asie sous sa coupe, tout en augmentant son influence dans celles contrôlées par les États-Unis, telles que le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale. Il n’est pas étonnant que les Américains n’aient pas consenti à intégrer l’AIIB (ses sigles en anglais) et aient (en vain) essayé de convaincre leurs alliés occidentaux, comme le Royaume-Uni, la France, l’Allemagne ou l’Italie, de faire de même. 

CROISADE DIPLOMATIQUE 

La Chine se trouve aussi à l’origine de la création de la Nouvelle banque de développement, qui regroupe les BRICS (Brésil, Russie, Inde et Chine), dont le but serait de combattre l’hégémonie du dollar et de parer aux chocs financiers. Les BRICS s’inscrivent aussi dans la stratégie chinoise pour remettre en cause la domination américaine, en essayant de créer un véritable bloc des puissances émergentes. Pour cela, il s’agit non seulement d’intensifier les échanges économiques entre ces pays, mais aussi de trouver des positions communes sur les grands enjeux internationaux. Sachant qu’elle ne peut encore faire jeu égal avec l’Amérique, la Chine gagnerait à ce que l’échiquier global glisse vers la multipolarité — cette dynamique est tout de même enrayée par les contentieux territoriaux ou la course pour la supériorité régionale que la Chine entretient avec l’Inde et la Russie. 

Détentrice d’un siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU, la position de la Chine, qui n’est pas étrangère à cet objectif, peut se résumer ainsi: défense de l’intégrité territoriale et non ingérence dans les affaires intérieures des États, insistant sur la nécessité d’instances véritablement multilatérales. C’est donc dans cette veine que parmi les cinq membres permanents du Conseil de sécurité, la Chine s’avère être celui qui apporte le plus d’effectifs aux troupes de maintien de la paix de l’ONU. Une manière de se démarquer clairement de l’interventionnisme des puissances occidentales. Or, dans cette arène impitoyable qu’est le système international, c’est aussi le reflet d’une puissance qui peine encore à trouver ses repères ou, à différence de la Russie, qui ne peut encore défier ouvertement l’Amérique. 

La Chine s’efforce aussi de livrer bataille sur le plan culturel. Non seulement elle octroie des dizaines de milliers de bourses d’études dans le Tiers-Monde, mais elle propage partout dans le globe des centres Confucius. Elle est consciente, si elle aspire à faire tôt ou tard jeu égal avec les États-Unis, de la nécessité de doubler la puissance économico-militaire du rayonnement culturel. 

C’est donc un panorama contrasté que nous offre l’irruption de la Chine. La nation asiatique a certes connu une percée époustouflante sur la scène mondiale, mais elle traîne encore loin derrière la puissance américaine. Il faut certes considérer sa position non en termes statiques — donc statistiques —, mais plutôt d’après l’évolution des rapports de force entre les deux pays. Et, en ce sens, il est indéniable que la Chine avance à grandes enjambées. Cependant, elle doit faire face à des défis structurels beaucoup plus pressants que l’Amérique. Premièrement, une population vieillissante, alors que son niveau de vie est encore en moyenne celui d’un pays en voie de développement, son revenu par habitant étant inférieur à celui du Brésil, ce qui suppose toute une série de contretemps de différents ordres et pourtant imbriqués — démographique (une relève générationnelle branlante), social (la nécessité de bâtir ne serait-ce que les rudiments d’un filet social), économique (la stagnation de la main d’œuvre). 

DÉSÉQUILIBRES INTERNES 

La Chine est par ailleurs en butte à des inégalités effarantes entre la côte industrielle et les régions rurales de l’intérieur, mais aussi, au sein même des villes, entre les classes moyennes et aisées et la vaste masse sous-payée de travailleurs; ce qui induit des déséquilibres internes considérables: agitation sociale constante qui mène à des révoltes quotidiennes dans l’ensemble du territoire, regain du séparatisme et de l’islamisme dans les régions les plus reculées, tel le Xinjiang, ou encore l’immense difficulté, étant donnée la résistance féroce des élites de la côte, à opérer une transition du modèle basé essentiellement sur les exportations (qui asservit l’économie chinoise à la stabilité américaine) à un modèle plus équilibré, faisant une plus grande part à la consommation intérieure. 

Puis, surtout, la Chine affronte des problèmes environnementaux d’une magnitude inconnue dans les pays occidentaux: une désertification qui affecte plus de 400 millions de personnes, les sources d’eau de plus de 60% des villes sérieusement polluées, un quart des rivières du pays qui s’avèrent être tout simplement nocives, une qualité de l’air qui, dans les villes principales, est largement en dessous des standards internationaux — la variable environnementale risque à court terme de ralentir brusquement l’économie chinoise, ce qui à son tour viendrait à la freiner dans la compétition internationale. 

Enfin, l’hégémonie ne se réduit pas à la puissance objective d’un État (économique, militaire) mais comprend aussi sa capacité à persuader les autres pays (la plupart, du moins) que leurs intérêts respectifs coïncident. L’actuel système international, étant taillé à la mesure des États-Unis, fait que l’emprise américaine s’impose plus facilement que celle des autres concurrents. La Chine se doit donc d’agir de manière particulièrement habile, notamment en Asie, afin de remettre en question le rapport de forces actuel et faire en sorte que son ascendant soit perçu plus favorablement que le statu quo américain et non comme une menace. 

«Cacher ses forces et attendre son heure», telle était la stratégie dessinée par Den Xiaoping pour rebâtir la puissance chinoise. Ses forces ne peuvent plus passer inaperçues (c’est là le signe d’un succès indiscutable), mais, au vu des défis immenses qu’elle doit affronter, la Chine doit encore attendre son heure. 


1. Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI), Yearbook: Armaments, Disarmament and International Security, Military expenditure by country, in constant (2014) US. 

2. Superintending Global Capital — Leo Panitch and Sam Gindin, New Left Review 35, September-October 2005. 

3. Department of the Treasury/Federal Reserve Board, Monthly Holdings of Securities (foreign holdings of U.S. securities, and U.S. holdings of foreign securities), March 15, 2017. 

4. United Nations Educational, Scientific, and Cultural Organization (UNESCO), Institute for Statistics: http://uis.unesco.org/en/topic/research-and-development 


Cet article est paru dans La Cité en avril 2017


L'Amérique au noir

«En Amérique, détruire le corps des Noirs c’est une tradition», lit-on dans Between the World and Me (2015) de Ta-Nehisi-Coates, l’un des intellectuels afro-américains les plus influents ces dernières années. Né en 1975, journaliste du mensuel The Atlantic, sa notoriété est due en grande partie à un livre de mémoires, The Beautiful Struggle, où il relate son enfance dans les quartiers noirs de Baltimore — ceux-là même qui constituent le point d’ancrage de la série The Wire —, ainsi qu’à des articles sur la question raciale en Amérique, tels que The Case for Reparations, dans lesquels, à contre-courant des airs d’optimisme soufflés par l’élection d’Obama, il dresse l’état des lieux désolant de la situation des Noirs. Qu’en est-il de Between the World and Me? 

Dans un récit à mi-chemin entre l’autobiographie et l’essai, Coates s’adresse à son fils suite à l’affaire Michael Brown — la non-inculpation d’un policier suspecté d’avoir abattu sans raison un jeune Noir en 2014 à Ferguson, dans le Missouri. Il va donc s’atteler à rendre compte de ce non-sens récurrent aux États-Unis: la mort des Noirs aux mains de la police sans que personne n’en soit tenue pour responsable. L’auteur s’inscrit ainsi dans cette tradition de penseurs noirs qui, partant de leur propre vécu, ont brossé un tableau du racisme endémique de l’Oncle Sam: W.E.B. Dubois, Richard Wright, Malcolm X... Bien que le modèle explicite ici soit le livre de James Baldwin, paru en 1963, La prochaine fois le feu. 

Coates revient à nouveau sur la vie dans les quartiers noirs défavorisés de Baltimore: une lutte quotidienne pour la survie, où la violence est le lot quotidien; l’éducation qui oscille entre les coups de ceinture du père — «si ce n’est pas moi qui le fait, ce sera la police» — et une remise en question de soi-même et du monde, encouragée par la mère, par le biais de l’écriture; il y aura aussi la prise de conscience politique en écumant la bibliothèque du père, lequel avait milité la jeunesse durant dans les Black Panthers. Plus tard viendront, grâce à une bourse, les études à Howard, bastion universitaire de l’intelligentsia noire, les premiers pas dans le journalisme, la paternité à vingt-quatre ans, l’arrivée à New York, ville toujours sidérante. 

Des épisodes retracés non pas dans le détail, mais en épinglant les moments clés (ou plutôt en tissant des réflexions à propos de leur signification) comme, par exemple, le fait soudain de se retrouver, alors qu’il a douze ans, mis en joue par un autre enfant. Ou la fascination ressentie en découvrant à Howard l’extraordinaire diversité des peuples noirs. Le tout en un va-et-vient continu entre l’expérience personnelle et des considérations sur la vulnérabilité des Noirs. 

Que veut-il dire par là? Que la vie d’un Noir est à la merci d’être emportée à tout instant par la terreur aveugle (mais systémique) prenant les allures de la violence quotidienne des ghettos mais, surtout, celle des forces de l’ordre. Les dispositifs mis en place par la société américaine font ainsi que les Noirs se voient triturés par deux ordres complémentaires dans leur brutalité: marginalisation et répression. L’Amérique n’est donc autre chose qu’une machine à broyer du Noir, un «pouvoir exclusif de domination et de contrôle sur nos corps». 

Le point de départ du livre, l’affaire Michael Brown, fait écho à un assassinat semblable qui hante Coates depuis des années, celui d’un camarade d’université. C’est donc le constat de cette vulnérabilité qui sous-tend ces pages. Loin d’être le résultat des effets pervers du marché (pour ce qui a trait à la réclusion dans des quartiers pauvres) ou des dérives policières (en ce qui concerne les Noirs abattus presque quotidiennement), elle est inhérente au rêve américain. 

Un pillage séculaire qui en spoliant systématiquement la communauté noire, par l’esclavage d’abord, puis par la ségrégation et, de nos jours, la mise à mort aléatoire, préserve, plus que la richesse, l’unité de l’Amérique blanche. La race est en effet l’alliage de toutes ces populations européennes d’une diversité ethnique, sociale, hors du commun. Cette division entre Blancs et Noirs a permis, en excluant d’emblée ces derniers, de colmater les fissures de cette Babel des temps modernes. 

UN CRI DE DÉSESPOIR 

Le style vibrant de Coates, qui emprunte à la prosodie et aux métaphores de slameurs, tel Saul Williams, nous restitue pleinement l’angoisse quotidienne quant aux caprices du sort, la peur qui alimente la violence effrénée des ghettos ou, une fois en dehors, la quête de respectabilité à tout prix; le fait de ne pas pouvoir se débarrasser de cette saturation de la race, puisque tout lien social en est biaisé. À vouloir mener une vie normale, à faire comme si la pigmentation de la peau était une caractéristique physique quelconque, on se voit ramené à la dure réalité au premier contrôle de police: «Peu importe que l’agent de ces forces soit noir ou blanc. Ce qui importe c’est notre condition, c’est ce système qui fait que ton corps puisse être détruit.» 

Mais là où le vécu acquiert une vivacité exceptionnelle il y a le risque que l’analyse en pâtisse — et c’est le cas ici. À vrai dire le lyrisme de Coates l’amène parfois à verser dans l’idéalisation de la race. Cela s’exprime soit dans la ritournelle black is beautiful, soit dans la stigmatisation d’une supposée communauté des «rêveurs», les Blancs, qui, par insouciance ou bien par une volonté délibérée — l’indifférence étant complice de l’oppression —, s’applique à saigner à blanc les Noirs. Il stipule ainsi de fait une opposition entre blocs monolithiques racialement définis. Chose étonnante, puisque, par ailleurs, Coates ne cesse d’insister sur le caractère fallacieux de la catégorisation raciale, sur son apparition à l’aube de la modernité en phase avec les menées impérialistes. Mais il n’en tire pas les conséquences. 

Qui plus est, Coates cède à un pessimisme qui restreint la complexité du phénomène. Réduire toute l’histoire américaine à une mise au ban de la communauté noire, empêche de se pencher sur d’autres dimensions du problème. D’après ce réductionnisme, les Noirs ne seraient que les survivants d’une longue catastrophe, commencée avec l’esclavage et qui se poursuit encore de nos jours. Une catastrophe qui est le «produit de la volonté démocratique» des rêveurs qui, à vivre en tant qu’hommes libres, préfèrent se voir comme des Blancs. C’est cette connivence, entre démocratie et racisme, qui condamnerait d’avance toute tentative de mettre en branle les ressorts du système en vue d’un changement. 

Coates ne s’abandonne pas pour autant aux sons de cloches révolutionnaires. Seul est possible le salut individuel. Préserve ton corps, voilà en substance ce qu’il transmet à son fils. Survivre en guise de résistance. À la différence des années 1960, où les revendications de la communauté noire se voyaient relayées par divers mouvements d’émancipation d’ampleur, l’atomisation en cours des formes d’engagement (le sentiment d’impuissance afférent) conduit à endosser une politique subsidiaire: le respect de la vie, c’est-à-dire du simple fait biologique. 

INCARCÉRATION MASSIVE 

Comme le dit si bien le philosophe italien Franco Berardi, c’est cette défaite qui signe le glissement du Black Power à Black Lives Matter. Pas étonnant que Coates aime à citer les mots de Malcolm X, la charge libératrice en moins: «Si tu es né en Amérique, alors tu es né prison.» Plus qu’un cri de rage, c’est là un cri de désespoir. 

Le verdict de Malcolm X pourrait sembler excessif en 2016. Et pourtant, le constat que dresse Michelle Alexander dans son livre, The New Jim Crow, Mass Incarceration in the Age of Colorblindness, paru en 2010, en font une sentence plus que d’actualité. L’essai de cette ancienne assistante d’un juge de la Cour suprême, juriste proche des mouvements de défense des droits civiques, commence par une anecdote significative. Le soir même de l’élection d’Obama, elle se retrouve face à une scène qui fait partie du quotidien: un jeune Noir à genoux sur le trottoir, les mains menottées derrière le dos, encerclé de policiers qui rigolent. Un spectacle d’une telle banalité que plus personne ne s’en émeut. Et pour cause, en à peine trente ans, la population carcérale américaine est passée de moins de 350 000 détenus à plus de 2 millions Si l’on ajoute à cela ceux qui sont sous tutelle du système judiciaire (encourant des peines en sursis ou en liberté conditionnelle), l’on atteint un total de 7 millions de personnes, faisant de la population carcérale des Etats-Unis la plus importante au monde. 

Comment s’explique cette explosion? C’est le résultat, d’après Michelle Alexander, de la guerre contre la drogue déclenchée sous l’ère Reagan. Ainsi les condamnations liées à la drogue constituent à elles seules une augmentation de plus de 2/3 de la population recluse dans les établissements fédéraux et de plus de 50% dans les pénitenciers d’État. Or, cette «incarcération massive» ne frappe pas indistinctement l’ensemble de la société américaine. Sa cible principale n’est autre que la communauté noire — laquelle a été rejointe cette dernière décennie par les Hispaniques —, et en particulier les jeunes noirs. 

À suivre les statistiques, l’on est pris de vertige: alors que les que les jeunes Noirs ne représentent que le 13% de la population américaine, ils constituent pourtant à peu près la moitié des prisonniers du pays. Si le taux d’emprisonnement poursuit ce rythme, dans un avenir proche un jeune Noir sur trois aura passé un séjour en prison. Mais déjà dans l’actualité, dans des villes comme Chicago ou Baltimore plus de la moitié des adultes noirs de sexe masculin traînent des antécédents judiciaires. La conclusion de Michelle Alexander est à ce propos lapidaire: l’incarcération de masse est le nouveau Jim Crow — c’est-à-dire la mise à jour de la ségrégation raciale en vigueur dans les États du Sud soixante ans plus tôt. 

Certes, les statistiques ne suffisent pas à sceller ce diagnostic. Alexander le sait bien. Surtout, comme elle ne cesse de le manifester, à une époque où l’ensemble des Américains reprouve le racisme. D’ailleurs, c’est la neutralité raciale (colorblindness) qui régit le fonctionnement des institutions — la discrimination est en ce sens formellement exclue. Qui plus est, la progressive incorporation des Noirs en tant que fonctionnaires au système judiciaire (policiers, juges, etc.) contredit à prime abord la thèse d’Alexander. Comment fait-elle alors pour la soutenir? 

À cette fin il faut procéder par étapes. Premièrement, elle s’adonne à une recherche historique de la mise en place de la lutte contre la drogue. Celle-ci, à vrai dire, puiserait ses origines dans la stratégie des Républicains afin de capter le vote des Blancs démocrates du Sud, enragés par le soutien que leur parti avait apporté au mouvement des droits civiques dans la lutte contre la ségrégation raciale. Une stratégie qui est en fait le schéma suivi tout le long de l’histoire du pays par ses élites: détourner vers les Noirs les frustrations des classes blanches défavorisées. À la fin du XIXe siècle, cela a débouché sur l’instauration de la discrimination raciale dans les États du Sud, et ce malgré l’abolition de l’esclavage. 

LA RENGAINE DE LA LOI ET L’ORDRE 

Lors de la deuxième moitié du XXe siècle, on a assisté à pareil retournement après la fin de ce régime infâme. Au lieu de faire appel explicitement au discours raciste, certains idéologues du parti républicain ont misé sur la sécurité. Il allait de soi que les premiers à être visés seraient les Noirs. Dans une Amérique au passé esclavagiste, marquée par le fossé racial ainsi que par une communauté noire traditionnellement marginalisée, cela tombait sous le sens. Le tour de vis sécuritaire permettait de la sorte de canaliser les angoisses des classes populaires blanches, lesquelles se voyaient désormais concurrencées par les Noirs sur le marché du travail ou dans les ressorts de l’État Providence. La sécurité, comme dans le reste des sociétés démocratiques, et ce bien avant la lutte contre le terrorisme, est ainsi passée à dominer l’agenda politique. 

Les années Reagan seront le point d’orgue de cette stratégie. Tel que le met en évidence Michelle Alexander, la guerre contre la drogue a été lancée avant même que le crac fasse son irruption. Et les budgets ont naturellement suivi la pente. Par exemple, entre 1980 et 1984, les dépenses de la division anti- drogues du FBI ont connu une hausse notable allant de 38 à 181 millions de dollars, celles de la DEA de 86 millions à plus de 1 milliard, alors que les fonds de l’Institut national de l’addiction, pour la prévention et l’accompagnement, ont été réduits allant de 274 à 57 millions. Même les Démocrates ont fini par se plier au jeu. Clinton et Obama ont tous les deux pris à bras-le-corps la rengaine de la loi et l’ordre. 

L’analyse des mécanismes sous-tendant l’incarcération massive est tout aussi déterminante. Si la guerre contre la drogue a décuplé le numéro de détenus, c’est en partie redevable à l’arsenal juridique extraordinaire qui l’a accompagnée: régime d’emprisonnement obligatoire; la loi des trois condamnations (pratiquée dans plusieurs États) qui impose une peine minimale de 20 ans pour ceux se voyant condamnés une troisième fois (peu importe la nature du délit); le fait que les détenus doivent s’acquitter de taxes administratives précédant leur emprisonnement formel en oblige une part non négligeable à retourner en prison à cause de cet endettement non réglé. 

À cela il faut ajouter les effets pervers des stimuli budgétaires: les forces de l’ordre voient les ressources allouées par l’administration fédérales augmenter d’après leurs résultats dans cette guerre contre la drogue; les confiscations (monétaires, immobilières) faites dans ce cadre sont mises à leur disposition. Autre point, et non des moindres, concerne le pouvoir discrétionnaire dont jouit la police pour mener ses opérations; lequel trouve refuge dans un système judiciaire blindé, puisque les recours, entravés par des dispositifs kafkaïens, aboutissent rarement. 

Mais le problème de l’incarcération massive a trait autant à la période d’emprisonnement qu’à l’empreinte sociale qu’elle laisse. Les ex-détenus doivent affronter une course d’obstacles qui, souvent, les pousse à la récidive ou bien les confine à la marginalité. Ainsi ils se voient privés du droit de vote, des prestations sociales, y compris l’accès aux logements subventionnés, ou encore de permis de conduire. Naturellement, ils sont aussi pénalisés dans la quête d’emplois — et donc rattrapés par les dettes des taxes judiciaires... C’est cette dépossession systématique, qui affecte de manière disproportionnée la communauté noire, que l’auteure tache de nouveau Jim Crow. 

Mais pourquoi sont-ce les Noirs qui peuplent prioritairement les prisons? Que le racisme assumé n’ait plus le vent en poupe ne veut pas dire pour autant que les préjugés raciaux aient disparu, bien au contraire. L’auteure emploie un solide corpus d’études sociologiques, qui démontre la persistance de l’imaginaire raciste (et cela même parmi les Noirs). Contrairement au cliché, la vente et la consommation des drogues sont pratiquées en des proportions identiques parmi les Noirs et les Blancs, pourtant 95% des Américains associent deal et consommation aux Noirs. Il en va de même en ce qui concerne les agissements violents. Drogue, violence, des stigmates que l’ensemble de la société associe aux Noirs. Personne ne souscrirait aujourd’hui à une telle affirmation: le danger vient du Noir. Pourtant, c’est bien cela que les analyses de l’imaginaire social dévoilent. 

LE CERCLE VICIEUX DE LA RACE ET DE LA CLASSE SOCIALE 

Certains critiques ont reproché à Alexander de surestimer le poids de la lutte contre la drogue, mais c’est ici faire preuve de myopie: c’est justement les dommages liés à cette lutte (familles brisées, désarticulation du tissu social, etc.) qui accentue la criminalité. Bien que par moments le livre prenne des allures de complot, il ne faut pas oublier que l’auteure explicite que c’est là les effets amplifiés d’une politique ayant eu comme but la captation de l’électorat traditionnel du Sud, ainsi que le dé- tournement des problèmes de fond sur la question sécuritaire, mais que, une fois la machine lancée, c’est les stéréotypes et croyances d’une société fortement marquée par le legs raciste, qui ont accéléré l’engrenage. 

Peut-être la faiblesse ici est de ne pas avoir suffisamment mis en évidence les rapports entre le va-tout sécuritaire et l’agenda néo-libéral de la révolution néo-conservatrice. Alexander saisit bien pourtant, en recourant à maintes statistiques, le volte-face dans les politiques publiques — le judiciaire prenant le dessus au détriment du social (éducation, santé, etc.). Elle épingle aussi la désindustrialisation comme source principale de l’envolée du chômage, qui en premier lieu affecte les Noirs. Mais elle sous-estime le lien entre ces dynamiques. C’est que, au même titre que Ta-Nehisi-Coates, elle néglige la classe au profit de la race. 

Sans aucun doute les Noirs constituent le groupe social le plus frappé par la lutte anti-drogue. Mais c’est un constat qui se doit d’être ajusté. Ce sont les couches pauvres de la communauté noire les principales victimes de cette guerre. La rengaine de la loi et de l’ordre, reprise par les administrations démocrates Clinton et Obama, a trouvé parmi les classes moyennes noires, de même que chez ses pairs blancs, un soutien décidé. Pas un hasard. C’est sur les Noirs pauvres que cette répression systématique s’exerce pleinement. Et ce sont eux qui se retrouvent piégés par le cercle vicieux engendré par l’intersection de la race et de la classe. La preuve en est que les Hispaniques petit à petit se voient eux aussi happés par une telle spirale. 

L’État-providence a constitué dès la fin de la Seconde Guerre mondiale le principal rempart contre les inégalités inhérentes au marché. Sa mise à mort, programmée par l’agenda néolibéral, s’accompagne de l’essor des dispositifs de contrôle de plus en plus répressifs en vue de parer à la désagrégation sociale encourue par les laissés pour compte du système. Il en résulte une tragédie d’ampleurs effarantes pour la communauté noire américaine, prise en tenaille entre l’inconscient collectif encore passablement imprégné par le racisme et le raz-de-marée néolibéral. 



Between The World and Me – Ta-Nehisi Coates Spiegel & Grau, New York, 2015
. 

Il existe en traduction française:
 Une colère noire. Lettre à mon fils – traduit par Thomas Chaumont et Alain Mabanckou, Autrement, Paris, 2016.

The New Jim Crow, Mass Incarceration in the Age of Colorblindness – Michelle Alexander, The New Press, New York, 2010. 



Cet article est paru dans La Cité en novembre 2016


La couleur de la rédemption ? – à propos de Wifredo Lam

Un spectre hante l’Europe : le spectre de Wifredo Lam. Peut-être est-ce le signe d’une époque tourmentée par l'hétérogénéité (sociale, ethnique, religieuse), où les rêves d’une Babel de la fin de l’histoire commencent à se fissurer sous le poids des particularismes. S’il y a bien un artiste à avoir plongé dans l’oeil du cyclone de la diversité, c’est bien Wifredo Lam. Ce n’est donc pas un hasard si, depuis un an, une rétrospective de son oeuvre est relayée par certains des musées d’art moderne les plus importants d’Europe. Entamée en septembre 2015, au Centre Georges Pompidou à Paris, elle a fait escale cet été au musée Reina Sofia de Madrid, avant d’atterrir à Londres, où dès la mi-septembre elle est visible au Tate Modern.

Curieux destin que celui de Wifredo Lam. Né à Cuba en 1902, de père Chinois et de mère mulâtre, une constante a déterminé jusqu’ici la réception de sa peinture, à savoir, ses origines ethniques. Ce qui induit des lectures centrées soit sur la revendication de la négritude soit sur l’exaltation du multiculturalisme. Une délimitation qui n’est pas si aisée. Qu’en est-il exactement ? 

L’oeuvre à venir

Après avoir commencé ses études de peinture à La Havane, Lam obtient une bourse, en 1923, pour les poursuivre à Madrid. Il débarque en Espagne à la fin de cette même année et y restera une quinzaine d’années. Période pendant laquelle il deviendra familier avec la grande peinture espagnole (Velasquez, Le Greco, Goya) ou flamande (Bosch, Bruegel). Engagé dans les files républicaines pendant la Guerre Civile, Lam doit quitter l’Espagne en 1938 devant l’avancée des troupes franquistes. Il s’établit alors à Paris, où Picasso devient son mentor. Ce bref séjour dans l’Hexagone, qui prendra fin avec l’occupation allemande, marquera un tournant dans son oeuvre. En effet, en compagnie de Michel Leiris, Lam étudie les collections d’art africain du Musée de l’Homme, puis entre en contact avec les surréalistes et entrevoit enfin ce qui ensuite sera son style pictural. Durant la décennie suivante (1941-1952), passée à Cuba, Lam parvient à la maturité artistique. Il rentre en Europe dans les années cinquante et y restera jusqu’à la fin de sa vie (1982).

Ce récapitulatif permet de signaler les phases-clés de cette oeuvre. La période de formation en Espagne, où la palette de Lam emprunte à l’expressionnisme allemand, à Matisse ou encore au cubisme tardif. Le jeune Lam fait déjà preuve d’un trait sûr, d’un pinceau d’une extraordinaire souplesse, capable de s’essayer avec succès aux courants les plus divers. Mais, en faisant cela, il ne fait justement que reproduire. C’est là l’éclectisme d’un artiste talentueux, mais qui peine encore à trouver sa propre voie. Vient ensuite le passage par la France et la rencontre décisive avec Picasso. L’usage que celui-ci a su faire de l’art africain a l’effet d’une gifle sur le peintre cubain. Il en est secoué. Désormais, en recourant inlassablement aux mêmes motifs, il soumet sa peinture à une épuration, réduisant le coloris, se centrant sur des figures humaines à l’allure géométrique ou des visages qui acquièrent la forme de masques. Ce sera pourtant à Marseille, auprès de ses amis surréalistes (Breton, Péret), en attendant de partir pour Cuba, qu’il arrivera à esquisser son oeuvre à venir. On y décèle toujours l’influence de Picasso, mais commence à pointer, dans ses esquisses réunies dans des carnets, un étrange enchevêtrement de formes à la croisée des mondes humain, animal et végétal. Pour la première fois, on y voit du Lam. 

C’est donc le retour sur sa terre natale, qui marquera l’épanouissement du peintre. Ainsi après la formation et le déclic, il y aura l’éclosion. Durant la décennie cubaine, Wifredo Lam mettra au jour cet univers qui fera sa renommée : l’imbrication ou l’indifférenciation du naturel et de l’humain ; des êtres protéiformes (femme-cheval, des lianes en guise de bras, des boucliers ou de lances tels des corps, des oiseaux-flèches, seins et fesses apposées à des cornes), symboles à la fois d’érotisme, d’anéantissement ; l’iconographie puisée dans la mythologie afro-cubaine ; l’entrelacement vertigineux des figures, comme si à tout instant les rites quotidiens risquaient de sombrer dans le chaos.

La question noire

Il y a donc chez Lam la confluence de l’art occidental et de l’imaginaire africain. Mais loin de se résoudre en une synthèse harmonieuse, cette rencontre est en fait problématique. A y voir de plus près, l’oeuvre de Wifredo Lam vient contester celle de Picasso – ou plutôt l’usage fait par celui-ci de l’art africain. Robert Hughes, dans Le choc de la nouveauté, signale de manière provocante que Picasso, tel les colons ayant conquis l’Afrique, n’avait pas de véritable intérêt pour la statuaire africaine. Il ignorait ses usages rituels, ses significations sociales ainsi que les sociétés à son origine. Pour Picasso cet art se réduisait à de la matière première lui permettant de sortir d’une impasse esthétique. En ce sens, la récupération qu’il en fait reproduit, quoique plus subtilement, le pillage colonial.

C’est bien dans cette faille que Lam se glisse. Là où l’engouement de l’art moderne occidental (Gauguin, Derain, Braque) ne voit dans l’art primitif tout au plus que des procédés à même de ressourcer une tradition à bout de souffle, Lam perçoit la nécessité d’intégrer cet ailleurs dans toute sa complexité : au lieu de l’irrationalité, de la liberté des sauvages, fantasmée par l’artiste européen, il tient à restaurer dans leur dignité, c’est-à-dire sans en faire une simple caricature, les cosmogonies africaines. Et cela par la mise en scène de l’autre Afrique, celle qui se trouve dans les Caraïbes. 

L’oeuvre de Lam signifie l’irruption sur la scène artistique internationale du visage, ou plutôt des visages, d’une culture. Jusque là le nègre n’avait été qu’objet. Désormais, il devient sujet. A ce titre, le masque africain en guise d’autoportrait (1938) est plus que révélateur. Que Lam, fils d’un Chinois, ait décidé de faire de la culture noire son cheval de bataille marque en effet une volonté de mettre à mal les représentations en cours jusque-là. Pourquoi ne pas exalter, de manière explicite en tout cas, l’ascendance chinoise ? C’est que, contrairement à l’Afrique, la Chine est perçue en Occident comme une grande civilisation. C’est donc sur la question noire, sur le mépris séculier dont l’homme noir a été victime, qu’il faut engager la lutte. L’affaire est là. Cette revendication des cultures noires, Lam la partage avec le poète Aimé Césaire, dont il illustrera le Cahier d’un retour au pays natal, hymne inaugural de la négritude. 

Ceci dit, pour ne pas réduire la stratégie de Lam à un essentialisme racial il faut l’inscrire dans son contexte d’origine, Cuba. En effet, l’île, comme le reste des Antilles, est un territoire d’un métissage extraordinaire. De par sa particularité historique – la disparition des aborigènes suite à la conquête espagnole –, il s’agit d’une culture qui, dans sa genèse même, fait concourir tout aussi bien l’Europe, l’Afrique que l’Asie. Pourtant, dans les années quarante encore, les élites ne valorisaient que l’hispanité. Choix lourd de conséquences dans un pays qui avait été parmi les derniers en Amérique à abolir l’esclavage. Ici la peinture, aux accents africanistes, de Lam s’insère dans un vaste projet, mené par une partie de l’intelligentsia cubaine, en vue de rendre manifeste ce que le racisme postcolonial refusait : le métissage comme destin de la nation.

Lam ne verse bien sûr pas dans l'idéalisation du métissage – de même qu’il n’a pas idéalisé les Noirs – en cela il rejoint Frantz Fanon. Et ici devient capital son passage par la guerre civile espagnole. Il n’y a pas de réconciliation possible là où persistent misère et exclusion. En ce sens les boucliers, lances, flèches, cornes, poignards, omniprésents dans ses tableaux, reflètent une conflictualité propre à toute société humaine – la communion n’est jamais à l’abri de la guerre ou, pire encore, l’harmonie ne marque peut-être qu’une brève parenthèse dans un déchirement perpétuel. De là ces figures lumineuses, en transe, sur un fond ténébreux. Si Lam vient à nous restituer cet Autre dénié, dénigré, ce n’est pas au bénéfice d’un utopique ailleurs, rédimé enfin des maux du présent, mais pour poser un miroir où le reflet suppose déjà la fêlure. C’est dans cette fêlure que réside pourtant tout espoir.


Cet article est paru en septembre 2016 dans La Cité

João Pedro Rodrigues – La vie au pluriel

Cet article est paru en janvier 2013 dans La Cité.

« La solitude, c’est le vide [...] C’est la souffrance multipliée par l’infini », ce mot de Balzac pourrait servir d’exergue à l’œuvre du cinéaste portugais João Pedro Rodrigues, auteur jusqu’ici d’une filmographie aussi brève que percutante. Pour preuve, trois films lui auront suffi pour composer un monde à lui ou, ce qui revient au même, un style : O fantasma (2000), Odete (2005), Mourir comme un homme (2009).

O fantasma est l’histoire de Sergio, jeune éboueur gay, s’adonnant à des pratiques SM, et qui, obsédé par un motard qu’il n’arrive pas à séduire, commence à l’épier, à récupérer ses vêtements usés, à rôder dans les lieux que l’autre fréquente – il ira jusqu’à lécher en extase les parois de la douche où sa proie vient de se doucher. Après un rapport, qui, suppose-t-on, a mal tourné – le corps du partenaire gît inerte sur le lit et le chien qui fait irruption dans la chambre n’arrive à lui arracher la moindre réaction – Sergio, la tenue de latex encore sur lui, sombre dans une course qui le mène à l’enlèvement du motard, puis à son abandon (bâillonné, menotté) en pleine rue, pour finalement errer dans une décharge publique, avant de disparaître dans la nuit.

Disparition dans le noir qui vient à boucler, pour ainsi dire naturellement, la trajectoire de Sergio. Plus que d’une descente en enfer, il vaudrait mieux parler d’un chemin de croix. À tout moment, en effet, notre protagoniste se voit embarqué dans des rapports nourris dans le manque, l’humiliation, la douleur. On pourrait croire que cela s’accorde parfaitement avec ses penchants sadomasochistes et fétichistes, mais le fait est que l’insatisfaction semble le miner. La jouissance est d’ailleurs rare dans ses ébats sexuels, un mécanisme d’attraction-répulsion y entrave son plaisir : à peine est-il en mesure d’assouvir son désir qu’il se retire, las, dégoûté – les scènes de sexe, c’est l’une des prouesses du film, au lieu de jouer sur le voyeurisme en butte au scandale, enregistrent cette tension insurmontable pour Sergio : d’un côté, le désir, la quête continue de ce corps qui comblerait le vide et, de l’autre, l’impossibilité de supporter sa présence. L’obscurité, où il s’engouffre à la fin du film, n’est autre que cette étrangeté vis-à- vis de lui-même, l’ombre qui l’efface. 

Je est un autre

Odete s’ouvre sur un plan serré d’un baiser langoureux entre deux hommes, se clôt par une légère plongée où une femme sodomise un homme. Le sodomisé s’appelle Rui et peine à se remettre de la mort de Pedro, son amoureux – l’autre homme du baiser – dans un accident de voiture. La femme est Odete, une employée de supermarché, qui largue son ami, car il ne veut pas avoir d’enfant. Pedro sera le lien entre Rui et Odete. Celle-ci, en proie aux tourments de la rupture, assiste à la veillée funèbre de Pedro – elle en était la voisine – et soudain s’éprend du mort. S’engage alors une lutte pour être acceptée par les proches de Pedro (Rui et la mère) et dont le point de condensation est la tombe – de quel droit vient-elle s’y recueillir ? Odete l’emportera en recourant au mensonge : elle dit être enceinte du défunt. Mais au fur et à mesure que le temps passe elle semble croire à son propre mensonge. Elle finit par perdre son boulot et s’installe avec la mère de Pedro. 

Cette entrée dans l’univers du mort marque un tournant dans le film. Odete commence à revêtir les habits de Pedro, se coupe les cheveux afin de l’imiter et, pour clore le tout, part à la conquête de Rui. Dans la dernière scène, pendant qu’elle le sodomise, Odete lui demande de l’appeler Pedro. Rui résiste, puis consent. Ce « Pedro » qu’il lui souffle retentit comme une libération. Odete, obsédée par la maternité, ressuscite une autre vie. Jeu de miroir, qui décuple les possibles : en accouchant de Pedro, Odete s’enfante elle-même. 

La mort aura tes yeux

« J’ai vécu comme une femme. Je veux mourir comme un homme », lâche Tonia dans son lit de mort. Travesti renié par son fils, empêtré dans des rivalités qui annoncent son déclin au cabaret où il travaille et au succès duquel il est à l’origine, amoureux de Rosario, un toxico capricieux qui est une source d’angoisse perpétuelle, la vie de Tonia est une véritable tempête. Pourtant, il, ou plutôt, elle tient le cap tant bien que mal. Ce qui la paralyse, en revanche, c’est de se voir dans l’incapacité de faire le pas que Rosario lui demande : s’opérer afin de devenir femme. Le doute la ronge – à l’image de l’infection qui, d’une prothèse mammaire abîmée, se répandra dans tout son corps et finira par l’emporter. 

L’agonie de Tonia cependant lui offrira l’occasion de régler les contentieux en suspens – surtout avec Rosario, qui l’accompagne avec un dévouement qu’on n’aurait pas soupçonné ; voire avec son fils que, dans un accès de délire, elle imagine être venu se réconcilier. Accents de mélodrame, certes, mais sans pathos. Si la mort de Tonia prend allure de rédemption, c’est qu’à aucun moment elle ne cesse d’être digne. 

La marge absolue

À prime abord, l’œuvre de Rodrigues semble teintée de pessimisme. Son style abonde en ce sens : récurrence des cadrages en contre-plongée, clairs-obscurs, prises de vue à ras du sol. Tout un langage signifiant une pesanteur qui cloue les personnages à une sorte de fatalité – ou l’incapacité de briser les circonstances qui engendrent leur malheur. 

Il faut pourtant aller plus loin. Ne pas se circonscrire au cinéma communautaire (en l’occurrence, gay) est l’un des mérites de Rodrigues. A bien y regarder, ce n’est pas tant les conflits liés à l’appartenance sexuelle ou au genre, qui donnent la force à ses films, mais la jonction qui s’y effectue entre sexualité et condition sociale. Ses protagonistes s’enracinent dans les classes populaires – éboueur, employée de supérette, artiste de cabaret – et leur vécu ne peut se comprendre sans cette donne : la limitation des ressources – qu’elles soient économiques ou culturelles. Et le conflit social s’y expose cru : le seul acte où Sergio est possédé, c’est lorsque son patron l’encule ; Tonia se dispute avec sa meilleure amie à cause d’une mèche de cheveux chèrement payée ; sans boulot, Odete se retrouve à payer avec des chèques sans provision. Il y a donc ici une superposition des marges socio-économique et sexuelle. 

À une époque où l’émancipation collective est lettre morte, le repli sur la sphère privée devient la donne. Le corps, l’identité, passe à être le foyer de lutte privilégié. Si l’atomisation est l’un des traits marquants du capitalisme, il n’est pas étonnant que ce soit dans leur solitude que nos personnages ressentent alors le plus profondément l’étrangeté au monde, c’est-à-dire leur aliénation. C’est pourquoi leur obsession s’alimente du désir de l’autre – cet autre, réel ou fantasmé, qui viendrait à rompre le vide. À l’aliénation de leur vie ils opposent une résistance inconsciente – désespérée, dira-t-on, car elle débouche inéluctablement sur la folie ou la mort. Peut-être. Mais il y a dans cette lutte pour changer la vie une grandeur qui ramène les calculs bourgeois à leur juste mesure, la médiocrité. Le seul à s’y perdre c’est Sergio. C’est aussi le seul à ne voir dans autrui qu’un moyen d’assouvir sa soif de domination. De là que sa fin nous soit donnée par un plan au ras du sol. Et non par ces plongées, qui sont une montée au ciel, où l’on voit Odete, devenue Pedro, faire l’amour avec Rui ; ou les cercueils de Tonia et Rosario unis à jamais. Une vie se mesure à l’aune des sacrifices dont elle est capable. C’est parce que nos deux queers incarnent cette vérité qu’elles vivent ou meurent en état de grâce. 


Cet article est paru en janvier 2013 dans La Cité.

Sorokine, l'agitateur

« Khrouchtchev déboutonna son pantalon et sortit son long sexe biscornu au gland mamelonné dont la peau brillante était tatouée d’un pentacle. Le comte cracha dans une main, il enduisit de son crachat l’anus de Staline et, renversé en arrière, il commença à introduire par à-coups délicats son sexe à l’intérieur du Guide. 
–Tu es déjà... monsieur... non avec tendresse ! Avec tendresse ! geignait Staline. –Mon petit soldat de plomb en sucre..., lui chuchotait Khrouchtchev à l’oreille. –Pourquoi... ces tourments... oh-oh-oh... pourquoi ça fait..., marmonnait Staline en se mordant les lèvres.
–Pour oublier... Pour tout oublier, mon garçon [...] Je t’aime, dit Khrouchtchev d’une voix rauque, la bouche enfouie dans les cheveux gominés du Guide.
Staline lui prit la main, la porta à ses lèvres et y déposa un baiser. Khrouchtchev sortit délicatement son sexe de l’anus du Guide. –Reste, je t’en prie. 
Staline embrassait ses doigts décharnés aux ongles trop bombés. 
–Ton sperme est brûlant. Comme de la lave. Il est incroyablement agréable de le sentir à l’intérieur de soi... » 

Cette scène, parmi d’autres, du roman Le lard bleu a valu à son auteur, Vladimir Sorokine, non seulement un procès pour pornographie, mais aussi la vindicte des jeunesses poutiniennes ; lesquelles en 2002, en plein centre de Moscou, ont mis en scène un acte de protestation au cours duquel des copies du livre étaient jetées dans une immense cuvette de toilette en papier mâché. Les pages du Lard bleu, à l’instar de l’ensemble de l’œuvre de Sorokine, suintent le sang, le sperme, la merde –et non sans complaisance. Mais est-ce une question de moralité publique ce qui déchaîne régulièrement les furies à son encontre ? 

Né en 1955, Vladimir Sorokine a fait ses débuts littéraires dans les rangs du Sots Art, sorte de Pop Art soviétique, apparu au début des années 70, dont la caractéristique principale était de détourner les procédés discursifs et visuels de la propagande du régime, par le biais de la mystification, la bouffonnerie, la caricature et le travestissement, afin de mettre à nu les failles d’un appareillage idéologique en stagnation. Ainsi donc les artistes Sots revendiquaient ne pas posséder de langage propre, leur pratique se limitant à l’usage de celui des autres. Dans cette lignée, à l’époque, Sorokine ne se voyait pas en tant qu’écrivain mais plutôt comme un artiste qui faisait de l’écriture son médium privilégié. Ses premiers écrits circulaient sous forme de samizdat ou bien étaient joués lors des expositions Sots Art. Il lui a fallu attendre, comme la plupart des écrivains contestataires, l’effondrement du système soviétique pour que son œuvre soit enfin diffusée librement. A vrai dire, sa première publication a eu lieu à Paris en 1985. Il s’agit de La Queue, un livre qui consiste entièrement en un enchaînement de dialogues, d’une teneur variable, qui au fur et à mesure dévoilent les personnages. Le texte est un exercice de style époustouflant, puisque c’est par la variation des registres et des tons que le lecteur parvient à discerner les interlocuteurs. C’est aussi la métaphore d’un système en panne –il n’est jamais clairement établi en vertu de quoi fait-on la queue, si ce n’est que chacun a un objet de consommation en mire (jeans américains, vestes turques ou suédoises, etc.)– : une société qui se languit dans l’attente interminable des bribes d’une réalité autre que la pénurie et l’assujettissement quotidiens. 

La Perestroïka, phase finale et convulsive du régime communiste, se traduit par des bouleversements de la réalité soviétique et, en conséquence, des conditions de la production artistique. Si les représentants de la contreculture n’acquièrent pas une totale liberté, leur marge de manœuvre s’élargit tout de même considérablement. Il n’est donc pas étonnant de constater l’amorce d’un tournant dans les pratiques et les intérêts jusque-là en vigueur. Chez Sorokine, le détournement ne se concentrera plus sur les formes du Réalisme Socialiste ; désormais, il prendra comme cible la tradition littéraire russe. Ainsi de Roman, composé en 1989, qui met en scène la Russie de la fin XIXe à travers la destinée de son héros éponyme. Ici l’écriture de Sorokine atteint des sommets de virtuosité, en réussissant le tour de force d’ériger un roman colossal à la manière des grands maîtres russes, en particulier Tolstoï et Tourgueniev. La vie idyllique du village de la Roide Combe y est dépeinte avec minutie et brio : la petite noblesse éprise de la grandeur de l’âme russe, tracassée par une paysannerie, pour le moins rustre, qu’elle n’arrive simplement pas à comprendre et dont elle voudrait se poser en égide afin de concrétiser le rêve panslaviste d’une civilisation où les liens de la terre, du sang viendraient à combler l’abîme qui sépare le moujik de l’hobereau. Un banquet de noces, qui tire sur plus de cent de pages !, constitue le point d’orgue de ce face-à-face, jeu de miroir entre une noblesse repue de bons sentiments et des paysans qui, dès que l’occasion se présente, plongent sans frein dans leurs uniques et éternelles passions: la boisson et la baston. 

Le long de ces pages, d’une main de maître, Sorokine s’amuse à faire défiler les clichés de l’âme russe, autrement dit, de la grande littérature russe, jusqu’à la saturation, là où ils butent sur leur propre impasse. Il suffira d’un détail qui déroge à la normalité –la morsure du loup ou la clochette à l’étrange tintement reçue en cadeau de mariage ?– pour que l’idylle agreste sombre dans un massacre scatologique. Roman (le personnage tout aussi bien que le genre) est saisi par une fièvre meurtrière qui le mène à dépecer à coups de hache son monde, culminant dans un rituel de déglutition et déjection à répétition des monceaux du cadavre de la bien aimée dans les fonts baptismaux de la chapelle du village. L’explosion de Roman signe l’implosion du roman. Le style se retourne comme un gant et là où les paragraphes se succédaient précis et élégants, à l’ombre du réalisme classique, subsiste une syntaxe étrillée où les dernières phrases se réduisent à des balbutiements, sursauts d’un univers condamné : « Roman convulsions. Roman vaciller. Roman convulsions. Roman vaciller. Roman bouger. Roman convulsions. Gémir roman. Roman bouger. Sursauter Roman. Roman convulsions. Roman bouger. Roman convulsions. Roman mort. » 

Roman constitue un moment charnière dans l’œuvre de Sorokine. La fin du livre est à plus d’un titre révélatrice. Daté de 1989, lorsque l’URSS est à l’article de la mort, il marque une double impossibilité. Celle de se référer à un système à l’agonie, mais aussi, et là le choix est plus radical, de trouver refuge, à l’instar d’un Soljenitsyne, dans l’exaltation d’une Russie mythique. En faisant valser à coups de hache la Roide Combe, Roman enterre et la littérature classique russe et le monde qui en était le suppôt. Tel que le remarque le philosophe Mikhaïl Rykline, ici s’opère un partage des eaux : « d’abord, un non-écrivain créant une littérature très structurée et ensuite, un écrivain s’efforçant de créer de la non-littérature ». Nulle nostalgie ne viendra donc déteindre sur les eaux de Sorokine, si elles sont troubles c’est parce que l’histoire de la Russie est placée sous une loupe qui ne cesse de refléter, par une distorsion monstrueuse, ses maux les plus profonds : le despotisme, la violence, la misère. Que la fin du communisme ait avorté d’une société otage des clans mafieux de l’ère Eltsine et à présent du capitalisme autoritaire à la Poutine, n’est pas sans liens à la voie empruntée par l’auteur. 

A cet effet La trilogie de la glace (Bro, La Glace, 23000) en est exemplaire. Dystopie dans la Russie du siècle dernier, le récit suit les péripéties d’une secte apocalyptique dont les membres croient être des incarnations de la lumière des origines du monde. Ils ne peuvent être éveillés à leur vraie identité que lors d’une séance de torture, où ils sont frappés à la poitrine au moyen des marteaux de glace –glace extraite d’une météorite, qui aurait atterri aux confins de la Sibérie en 1908. Pourquoi une séance de torture ? Parce que ceux qui se révèlent être des élus ne se découvrent en tant que tel qu’une fois kidnappés et soumis au rituel du martèlement –encore une précision : les élus ne peuvent être que blonds aux yeux bleus ; la plupart de ceux à qui l’on inflige l’épreuve de vérité décèdent. Une fois que la secte aura réussi à réunir 23000 cœurs qui parlent parmi la population mondiale, réduite en réalité à la Scandinavie, la Russie et quelques territoires épars de par le globe, vu les prérequis physiques des élus, il leur sera alors possible de fusionner avec la lumière originelle et mettre fin à l’existence même de la planète. L’on verra donc tout le long de la trilogie, et du siècle soviétique, les membres de la confrérie s’accaparer des postes clé de la bureaucratie du régime, notamment pendant le stalinisme, afin de mener à bien leur mission. Un élément récurrent dans l’œuvre de Sorokine fait ici irruption de manière voilée : la jonction entre le nazisme et le stalinisme. Il n’est pas difficile de déceler dans les croyances de Bro, des résidus de l’idéologie nazie. Mise à égal qui permet à Sorokine de se pencher sur l’une des obsessions sous-jacentes à sa création : qu’en est-il du devenir des utopies ? Si dans Roman le rêve d’unité panslaviste finit dans un jeu de massacre, ici, et ce de façon explicite dans le volume La Glace, la quête de l’harmonie originelle et ultime accouche, après avoir contribué à la Terreur du siècle, d’un gadget de consommation. En effet, dans un retournement inattendu, qui marquerait l’avènement du capitalisme postmoderne en Russie, la secte ne se dédie plus à kidnapper les possibles élus, mais les marteaux sont livrés par la poste aux candidats, suite à une campagne de pub massive, et, plutôt que d’initier la voie de l’éveil, deviennent les béquilles d’une thérapie de l’affirmation de soi. Une fois encore l’auteur jongle avec les parodies, passant du récit historique au roman cyberpunk pour conclure à la manière des commentaires d’un forum sur le net ou de la correspondance des lecteurs d’un magazine. Comme si toute tentative de transformation radicale de la nature humaine se trouvait destinée à la barbarie ou à l’innocuité marchande. Ou tout simplement aux deux. 

En ce sens, Le lard bleu réarticule plusieurs des thématiques déjà traitées : retour sur le passé soviétique sous forme d’uchronie SF, déploiement de la violence en tant que lien social, caricaturisation des affinités électives entre nazisme et stalinisme, règlement de comptes avec la grande littérature russe. Nous nous trouvons donc en 2028 au fin fond de la Sibérie, dans un centre de recherche où l'on fabrique des clones. Le but des recherches menées dans ce bunker est la fabrication de lard bleu, matière que produisent des clones, mais uniquement des clones d'écrivains morts. Ceux de Dostoïevski, Nabokov, Tchekhov, Akhmatova et Pasternak sont donc sommés d'écrire. Mais à quoi sert cette matière d'où émane une lueur bleue surnaturelle : source d’énergie, drogue ? La correspondance déjantée qui ouvre le récit n’en souffle mot. En revanche, le jargon futuriste truffé de chinoiseries, laisse deviner que le règne de l’Empire du Milieu est déjà en cours. Lors d'un cocktail, qui tourne à l’orgie, le centre est attaqué et le lard bleu est volé pour être emporté dans un repaire souterrain. Là débute la transmission, de main en main, de cet étrange objet ; transmission qui se solde à plusieurs reprises par la mise à mort du messager. Itinéraire scabreux qui, par une percée dans le temps, aboutit à Moscou en 1954. Une fois leur mission accomplie, remettre le lard bleu, l’Ordre des Baiseurs de la Terre Russe cède l’intrigue à une clique tout aussi excentrique, l’élite bolchévique. L’histoire, toutefois, est autre. Staline vit encore, le rapport Krouchtchev n’a pas eu lieu, le LOVELAG se substitue au goulag –« on y distribue de la cocaïne de Colombie de qualité supérieure »–, et la Seconde Guerre Mondiale s’est soldée avec la domination du pacte germano-soviétique sur l’Europe, Mandelstam est un vantard sadique, qui met à profit ses emprisonnements en composant du carcéral... Le lard bleu est un roman d’une complexité rare. Les citations de Nietzsche et de Rabelais en exergue deviennent programmatiques : la guillotine tombe sur les idoles avec des oripeaux de carnaval. Rien n’échappe au grotesque, lequel s’infiltre dans l’écriture même (parodies, pastiches, récits imbriqués tels des poupées russes) et y opère un déboulonnement systématique des symboles du siècle communiste –soient-ils l’incarnation du pouvoir, Staline et la lutte du peuple russe contre le nazisme, ou de la dissidence, Mandelstam, Soljenitsyne. 

Ici émerge le paradoxe qui soude l’œuvre de Sorokine : celui d’un auteur obsédé par le passé, qui refuse d’écrire des romans historiques. Ce qui l’intéresse n’est pas tant d’explorer en profondeur les ressorts d’une époque, mais, partant du spectre des possibles qu’elle portait en germe, s’attarder sur les autres mondes desquels elle aurait pu accoucher. Mondes toujours démoniaques. Il n’y a pas d’issue, Sorokine est un auteur pessimiste. L’humour carnavalesque qui traverse ses pages n’est pas signe d’espoir ou de rédemption, mais plutôt regard désabusé sur ce massacre perpétuel qu’est l’Histoire. Si l’on finit par en rire c’est que, à suivre Marx, à se répéter, la tragédie devient farce –à quoi Marcuse ajoutait que la tragédie à l’allure de farce s’avère plus terrifiante encore. Ici prend peut-être sens la violence qui caractérise les livres de Sorokine : le crépuscule des utopies ne signe pas la fin de la violence, mais son déchaînement en tant que régulation amorale des rapports sociaux. 

Une telle approche, ancrée dans l’excès, comporte naturellement certaines lacunes. En premier lieu, à vouloir niveler stalinisme et nazisme, l’on risque de succomber à l’illusion de croire qu’il s’agit de phénomènes identiques. Lieu commun à l’heure actuelle, mais qui ignore leurs différences substantielles. Ainsi, par exemple, l’un est l’impasse malheureuse d’un long processus d’émancipation tandis que l’autre incarne un projet génocidaire et de sujétion. Tout aussi peu porteur est le tableau des dirigeants nazis et communistes, tel un conglomérat de monstres à la Jérôme Bosch, vautrés dans leurs perversions morbides. Irrévérencieux, certes, mais rassurant. Si l’engrenage de la Terreur se résume aux délires d’une horde de freaks, l’on s’épargne les frais de considérer ce qui dans la modernité a destin lié avec sa propre négation. Mais c’est toute une autre affaire qui, dans ces écrits, embarrasse l’establishment russe –en tout cas, depuis l’arrivée au Kremlin de Poutine. S’il existe un événement de la période de Staline qu’il n’est pas prêt de rejeter, c’est bel et bien la victoire de 1945. Pour un pouvoir qui aspire à ramener la Russie parmi les grandes puissances du monde, un tel exploit constitue un élément clé de sa rhétorique. La grandeur nationale est le socle de toute idéologie nationaliste, laquelle s’évertue à récupérer les faits marquants de la nation afin de légitimer ses prétentions. Peu importe donc que l’Armée Rouge ait servi les desseins du régime communiste, puisque sa victoire est le grand fait d’armes, et la gloire privative, du peuple russe lors du siècle dernier. S’attaquer à de tels symboles revient à saper la mystique de la grandeur russe, clé de voûte du projet de redressement national de Poutine. Que les textes de Sorokine n’y trouvent pas grâce s’explique aisément. En revanche, plus alarmant est la virulence des attaques dont il a pu faire l’objet. Ce qui souligne les dérives autoritaires en cours en Russie. Il n’est donc pas étonnant que dans ces derniers livres, l’auteur mette en scène un avenir aux allures médiévales. Que ce soit dans Journée d’un opritchnik, Le Kremlin en sucre ou La tourmente, la Russie se voit aux prises avec un despotisme qui, malgré la présence d’une technologie futuriste, la plonge dans un univers archaïque, où le moujik continue de mourir au service du maître et le Souverain ne cesse de semer la Terreur. Gogol, en remettant à Pouchkine le manuscrit des Âmes mortes, lui aurait promis des éclats de rire à la lecture. Celui-ci, l’ayant fini, n’a pu que s’exclamer : « Dieu, qu’elle est triste, notre Russie ! » Un siècle et demi plus tard, le burlesque de Sorokine arrache le même soupir. 



Pour la rédaction de cet article ont été d’une aide précieuse : 




Cet article est paru dans La Cité en janvier 2012.

Cartographie du désastre

Cet article est paru en avril 2012 dans La Cité.

« On peut violer l’histoire à condition de lui faire de beaux enfants », la maxime d’Alexandre Dumas pourrait bien s’avérer le ressort ultime du roman historique. Une écriture qui, au-delà d’ausculter l’histoire, la ferait accoucher, même par la distorsion, d’autres pans du réel. Et qui, par cela même, rendrait caduque l’idée d’un passé figé, éteint – l’ombre des morts délimitant nos pas. 

Il ne s’agit évidemment pas de circonscrire le genre du roman historique à des pirouettes fantasques, moins encore à un simple jeu d’esprit. En ce sens, au cours des années trente du siècle dernier, Lukács, dans son essai Le roman historique, esquissait une définition de celui-ci. Lequel se caractériserait, entre autres, par un récit épique qui dépeint la transformation des modes de vie d’une période donnée à travers des personnages représentatifs des forces sociales à l’œuvre dans les remous de l’histoire ; la mise en scène du conflit tragique entre une organisation sociale ascendante et une autre déclinante (l’avènement de la bourgeoisie au détriment de la noblesse, par exemple) ; ou encore l’affirmation du progrès humain par le biais des confrontations qui divisent en leur sein les sociétés et les individus.

Récemment, revenant sur le développement du genre, suite à une analyse de Guerre et Paix de Tolstoï, l’historien britannique Perry Anderson insistait sur un élément clé de sa genèse, que Lukács aurait négligé: le nationalisme. Le roman historique serait ainsi issu du nationalisme romantique dont l’émergence a marqué la réaction européenne contre les visées impériales de Napoléon. Trait, celui de la foi en la nation, qui entretient des rapports ambigus avec le sens de l’histoire – et plus précisément avec le progrès. Perry Anderson montre brillamment que Guerre et Paix, tenu par Georg Lukács comme le sommet du roman historique du XIXe, ne satisfait pas les conditions du genre. Et pour cause, son nationalisme. En effet, Tolstoï ne fait aucune tentative sérieuse pour incarner l’envahisseur français, la force historique rivale, et se contente d’une caricature dont un Napoléon ridicule est l’expression. Il n’y a d’ailleurs pas de véritable différence entre l’époque où la trame se déroule et celle où l’auteur écrit. La Russie est de la sorte investie d’un présent immuable. Ce qui fait dire à Perry Anderson que, dans ses pages les moins réussies, le roman acquiert des allures de brûlot chauviniste et conservateur. L’exemple suffit à montrer les tensions constitutives du genre – du moins en Occident.

Il ne faut donc pas être surpris en constatant que, de nos jours, après un parcours sinueux, le roman historique se trouve à un stade où chaque règle du canon forgé par Lukács se voit vidée de son contenu ou détournée. S’il existe un point commun à l’hétérogénéité de la production actuelle, conclut Perry Anderson, c’est le renversement d’humeur. L’histoire défile désormais à contretemps : au lieu de l’émergence de la nation, les ravages de l’empire ; au lieu des rêves de progrès et d’émancipation, l’attente de la catastrophe : un cauchemar dont on n’arrive pas à se réveiller.

L’explication d’un tel retournement se trouve sans doute dans les travers du siècle dernier, le plus meurtrier de l’histoire, traversé par deux guerres mondiales, l’horizon nucléaire, l’univers concentrationnaire, les totalitarismes, la planification de génocides allant de l’Empire ottoman jusqu’au Rwanda – ce dont Auschwitz symbolise l’indicible horreur. La magnitude du désastre – possible en grande partie grâce aux avancées de la technique accomplies dès la Révolution industrielle – finit indéfectiblement par saper les espoirs de la modernité. Il y a peut-être ici un indice – signalé par Fredric Jameson – qui permet d’éclairer cette caractéristique de la société contemporaine, postmoderne : l’incapacité à penser historiquement. En effet, si l’histoire s’avère être (ou si du moins on la perçoit telle) une mise en scène macabre et insensée, s’en détourner, abasourdi par le cumul des cadavres et des atrocités, tient d’un geste presque salutaire. Toutefois, ignorer, nier le passé revient à le répéter. Et c’est là, en tirant les ficelles de la mémoire, que se révèle la teneur éminemment politique du roman historique. La question, pour l’écrivain européen en particulier – la Shoah l’exige –, se pose dès lors en ces termes : comment se confronter à l’histoire sans en esthétiser l’horreur ?

Afin d’illustrer les difficultés qu’une telle interrogation soulève, un bref aperçu de trois livres s’impose : Danube de l’italien Claudio Magris, Les anneaux de Saturne de l’allemand W.G. Sebald et Zone du français Mathias Énard. Leur choix n’implique nullement que ces œuvres soient les plus importantes ni les plus représentatives de la production actuelle. Il s’agit plutôt de mettre en perspective des représentations de l’histoire, qui, bien que se plaçant aux marges du genre, l’ouvrent à des territoires inédits.

La Mitteleuropa

Publié en 1986, Danube est un livre à cheval entre le récit de voyage et l’essai, qui, en suivant le cours du fleuve, des sources au delta, de la Forêt-Noire à la mer Noire, ressuscite un monde disparu : la Mitteleuropa. Dans un jeu d’associations continu s’entrelacent les descriptions des paysages et l’évocation d’œuvres littéraires, le rappel d’événements historiques et l’anecdote personnelle, la réflexion philosophique et une galerie de portraits de grands noms de la culture européenne (Céline, Lukács, Kafka, Canetti, Celan...) jalonnée par les vies et œuvres de gens que l’oubli a effacés.

Le livre débute par une invitation faite par l’adjoint au maire de Venise pour mettre sur pied une exposition consacrée à « L’architecture du voyage. Les hôtels: histoire et utopie ». Sujet digne d’embraser les foules. « Cette chaleureuse invitation, poursuit le texte, reçue il y a quelques jours, ne s’adresse pas à quelqu’un de précis, ne mentionne pas le nom de la ou des personnes qu’elle sollicite avec transport ». Précision qui n’en est pas une, car d’emblée le trouble est jeté sur un élément primordial : le narrateur. S’agit-il de l’auteur, Claudio Magris, éminent germaniste à l’Université de Trieste, de son alter ego, d’un personnage qui narre à la première personne du singulier ?

Le doute sera entretenu tout le long. Ce qui pourrait dans un autre cas s’avérer une question oiseuse ne l’est pas ici, puisqu’elle dévoile le paradoxe qui soude un tel récit : un journal de voyage où le vécu du voyageur est pour ainsi dire marginal. L’enjeu se déplace. L’on n’assistera donc pas aux péripéties et déboires de notre pèlerin, mais plutôt aux soubresauts de cet ensemble géoculturel qu’a été la Mitteleuropa et que la dernière Guerre mondiale a fini par ensevelir.

Mais pourquoi cet intérêt pour ce qu’a représenté la présence allemande en Europe centrale ? A l’heure d’entreprendre son périple, le narrateur se demande si, en suivant le fleuve jusqu’au delta, parmi des gens et des peuples divers, il va entrer dans une arène aux combats sanglants ou bien au cœur d’une humanité malgré tout unitaire dans son extrême diversité. L’inquiétude peut sembler rhétorique, mais elle naît d’une certitude : « le destin allemand a été surtout une manière de vivre la rencontre, le choc entre Allemands et Slaves » et donc « s’interroger sur l’Europe signifie, aujourd’hui, s’interroger aussi sur son rapport avec l’Allemagne ». Rapport qui, historiquement, a abouti à deux variantes diamétralement opposées : le multiculturalisme austro-hongrois, d’une part, et, d’autre part, le nazisme.

Le risque, dans ce genre de démarche, est que les dés soient pipés et l’interrogation dissipée d’avance. Si une certaine nostalgie vient empreindre parfois le propos, l’idéalisation ne prend pourtant pas le dessus, conscient qu’est notre homme des contradictions de tout processus historique : « la vocation mitteleuropéenne des Habsbourgs est toutefois [...] une idéologie de repli [...]. Incapable de réaliser l’unification de l’Allemagne – qui se fera sous l’égide de la Prusse – l’Autriche cherche une nouvelle mission et une nouvelle identité dans un empire supranational, creuset de peuples et de cultures ».

Par le biais de vignettes de sites emblématiques, de digressions à foison, de récits empruntés à d’autres auteurs, d’évocations que suscite le hasard des rencontres, le voyageur égrènera la trame bigarrée de ce puzzle tragique que recèle le Danube. Paru cinq ans avant l’éclatement de l’ex-Yougoslavie, le livre, qui est une mise en cause sans appel de toute velléité de suprématie (nationale, ethnique, religieuse), se révèlera prophétique quant à la menace qui cerne toujours le devenir de l’Europe: le repli identitaire.

Le cimetière bleu

Publié en 2008, Zone a été conçu, d’après son auteur, pour faire de l’anti-Magris : au fatras de l’harmonie austro-hongroise opposer le bain de sang perpétuel de la Méditerranée, « son côté cimetière bleu ». Le cap est fixé. Adieu au regard distant, objectif, aux méditations profondes, qui trahissent tout compte fait la sagesse de celui pour qui l’histoire n’est qu’écho lointain.

Le protagoniste (et narrateur) se nomme Francis Servain Mirkovic, Français d’origine croate, qui, après avoir pris part aux guerres qui ont scellé le sort de l’ex-Yougoslavie, sillonne des années durant la « Zone » (le bassin méditerranéen) en tant qu’agent des services secrets français. Le tout est raconté le long d’une nuit de voyage en train, de Milan à Rome, que le narrateur fait afin de livrer au Vatican, en échange d’une somme de 300 000 dollars, une valise dans laquelle il a dossiers, fiches, photos des criminels de guerre et des tortionnaires dont il a retrouvé la trace au cours de ses incursions dans la Zone.

Dans un jeu de va-et-vient trépidant, on découvre au fur et à mesure la vie de Francis : l’univers familial, les déboires amoureux, l’engagement dans les milices croates, le traumatisme de la guerre, le travail dans les renseignements. Résumé de la sorte, on pourrait songer à un scénario hollywoodien. Mais il en va ici tout autrement.

La trame est imbriquée dans un recensement des malheurs de l’histoire de la Méditerranée, qui s’étale jusqu’au cœur même du continent européen (dans le Danube de Magris) : des dictatures nord-africaines et du Proche-Orient aux génocides arménien et juif, des fosses communes du Liban à celles de la guerre civile espagnole, de la bataille de Lépante à la Première Guerre mondiale ou encore de Troie aux Balkans. Et tout cela file dans une seule phrase qui va d’un souffle sur plus de cinq cents pages, ponctuée à peine par des virgules. Zone assume ainsi de manière ouverte l’écriture romanesque. Nous avons donc un personnage pour lequel la fureur de l’histoire n’est pas un simple apprentissage au gré des lectures : il y a contribué lui-même en se portant volontaire pour le dernier grand carnage aux Balkans.

On y découvre les séquelles d’une vie traversée par la rage sanglante des peuples. Cela dit, à y voir de plus près, le destin de Francis pèse peu vis-à-vis du catalogue de la camarde dressé page après page. Son heure de vérité dans le conflit yougoslave sert en réalité à justifier la curiosité morbide (sa passion pour l’histoire) qui le pousse à recueillir, par-delà son devoir d’agent, cet amas d’informations qui lui fait considérer le monde tel une bacchanale meurtrière sans fin. Il n’est alors pas étonnant de constater que ce qui concerne son propre vécu tiendrait au plus sur une centaine de pages, le reste étant dévolu à l’horreur qui tourne en boucle jusqu’à en donner le vertige : « entre des barbelés [...] toujours des camps, encore des camps, des camps espagnols pour les Rifains des camps italiens pour les Libyens des camps turcs pour les Arméniens des camps français pour les Algériens des camps britanniques pour les Grecs des camps croates pour les Serbes des camps allemands pour les Italiens des camps français pour les Espagnols on dirait une comptine ou une chanson de marche ».

Et, à l’instar de Magris, entre l’illustre inconnu et la figure de renom, le fil conducteur est tissé par la vie de ceux qui s’évertuent à en laisser la trace: Le Caravage, Genet, Choukri, Cervantès, Burroughs, Orwell, Lowry, Pound. À croire que l’art ne peut se passer de la destruction. Une chose est sûre, si Danube déploie une volonté de discernement, Zone sombre dans la saturation.

Les archives de la destruction


« En août 1992, comme les journées du Chien approchaient de leur terme, je me mis en route pour un voyage à pied dans l’est de l’Angleterre, à travers le comté de Suffolk, espérant parvenir ainsi à me soustraire au vide qui grandissait en moi... » ; et par la suite, aux prises avec le souvenir de l’excursion, persiste « l’horreur paralysante qui m’avait saisi à plusieurs reprises en constatant qu’ici également, dans cette contrée reculée, les traces de la destruction remontaient jusqu’au plus lointain passé. Et c’est peut-être pour cette raison qu’une année jour pour jour après le début de mon voyage, je me trouvai dans l’incapacité quasi totale de me mouvoir, si bien qu’il fallut me transporter à l’hôpital ».

Tel est le périple que Sebald se propose de relater deux ans plus tard. Cette fois l’indistinction auteur-narrateur est garante de la véracité des faits rapportés. D’ailleurs, afin d’insister sur son propos de documentariste, des photos viennent sans cesse illustrer le récit. Ainsi, grâce à une écriture d’une rare élégance, qui use de métaphores et d’analogies poussées jusque dans leurs derniers retranchements, de phrases labyrinthiques se déroulant sur plusieurs pages, on suivra les curieux écrits de Thomas Browne, la leçon d’anatomie immortalisée par Rembrandt, la vie de Conrad et sa descente aux enfers de l’impérialisme belge au Congo, les restos minables où notre voyageur a le don d’échouer, l’extinction du hareng en mer du Nord, la bataille navale de Southwold en 1672, la purification ethnique aux Balkans durant la Seconde Guerre mondiale, la visite à un musée de la marine ou à l’écrivain Michael Hamburger, les mémoires de Chateaubriand, les vies tortueuses des poètes Fitzgerald et Swinburne, la description d’une maquette du temple de Jérusalem, la guerre de l’opium en Chine au XIXe, le développement de la sériciculture ou encore ce paysage dévasté à quoi se réduit la côte est anglaise. 

Les rêveries de ce promeneur solitaire pour- raient paraître décousues, soumises au seul caprice de la digression. Cependant, les épisodes et figures historiques cités à comparaître obéissent à un dessein : épingler ce processus de destruction accélérée qu’est, pour l’auteur, la modernité. Une remarque au passage sur Descartes, auquel il reproche d’avoir réalisé un apport essentiel à l’histoire de la sujétion, nous met la puce à l’oreille. Sebald perçoit les avancées techniques et l’industrialisation comme des catalyseurs de la volonté de puissance et d’anéantissement propre à l’agir humain. Chaque élément qui défile dans ses pages concourt à étayer cette vision. Et il n’est pas exagéré de comparer sa démarche à celle d’un archéologue, puisque notre espèce est celle qui, anéantie par elle-même, ne cesse de se survivre. La paralysie qui marque le début du récit est le symptôme d’une vie mutilée, à vrai dire éteinte : « Plus je m’approchais des ruines, plus se dissipait l’image d’une mystérieuse île des morts et plus je me crus au beau milieu des vestiges de notre propre civilisation anéantie au cours d’une catastrophe future ».

Le trou noir 

Ce bref survol permet de mettre en évidence certains traits qui relient ces œuvres. Le premier, à n’en pas douter, est le fait que ce ne sont pas à proprement parler des romans historiques. Il n’y est nullement question de mettre en scène la transformation d’un mode de vie à travers les tensions de forces historiques opposées. Dans les trois cas, la narration à la première personne du singulier sert à une traversée d’un passé fragmenté, disparate, et non à une plongée dans un temps déterminé ; suite d’époques composite qui tend en réalité à diluer l’histoire.

Le second aspect est la primauté du voyage : c’est le déplacement qui ouvre aux narrateurs la possibilité d’assumer une histoire qui dépasse le cadre national, de sonder les événements d’un ensemble plus vaste – soit géographique (le Danube, la Méditerranée) soit temporel (la modernité). Il est du reste notable que l’origine des narrateurs ne leur cause pas le moindre embarras pour disséquer le territoire qu’ils traversent.

L’essentiel se joue ailleurs que dans l’ancrage identitaire. A bien y réfléchir, c’est leur extériorité même, leur qualité d’apatride, qui leur assure cette capacité à déceler ce qui vertèbre les mondes qu’ils parcourent. On est à mille lieues ici de la quête des origines ou de la charpente national(ist)e du roman historique classique. Un autre point significatif est l’omniprésence du discours rapporté. Qu’une part considérable des trois romans soit la retranscription ou la récriture de sources les plus diverses – récits, comptes rendus, biographies, articles de journaux, mémoires – tient certainement d’une stratégie visant à produire une continuité historique d’après l’objet privilégié: la mosaïque mitteleuropéenne, l’état de guerre perpétuel, le cataclysme de la modernité.

Mais il y a plus. L’idée que notre vie n’est plus que survie, que notre expérience n’est que de la redite, un mauvais feuilleton qui se répète, loin de toute authenticité. Une méfiance donc du vécu – le nôtre étant brisé –, qui se résout en se faisant l’écho d’une voix, d’une vie, passées. Il y a là un paradoxe : annuler le cercle infernal des répétitions historiques en réitérant la voix de ceux qui nous y ont précédé.

Ce geste est cependant riche d’autres lectures. Restituer les récits d’une autre époque serait ainsi un moyen plus propice, à notre stade ahistorique, de toucher au plus près le noyau de cette réalité-là. Ou encore, à la manière du Pierre Ménard de Borges, qui s’adonnait à récrire par cœur Don Quichotte trois siècles plus tard, la simple reconstitution du texte dans un autre contexte décuplerait son potentiel de sens. Et ce pari dérisoire, la lueur de sens à force de répétition, est peut-être la seule échappatoire aux limbes de la survie, à cette attente de la catastrophe qu’est devenue l’histoire (ou sa représentation).

Et puis, il y a aussi le fait que, page après page, on bute sur une impossibilité : comment dire l’horreur des camps ? Même Zone, qui relève pourtant le défi de mettre en scène le conflit des Balkans, s’arrête au seuil des barbelés. Dès qu’il s’agit de rendre compte de cette expérience, on l’aborde par la tangente, on fait appel au récit d’autrui. Le camp est le trou noir de cette littérature, il en constitue la limite ultime. Quelle représentation peut échapper au spectacle ? Le risque est de forger un roman dur, certes, mais qui reste dans le beau.

La question du droit d’entrée dans une telle zone se pose de fait. Pour les œuvres ici parcourues, il semblerait que la seule littérature qui jouisse de ce droit est celle du témoignage, celle des rescapés. Et pourtant, dans toutes les trois, le camp est la figure qui aimante le tableau de la destruction, puisqu’il en est la cristallisation, l’abjection suprême. Y revenir, indirectement, permet de le mettre en perspective, d’en parler avec pudeur, sans usurper le droit qui est propre au témoin, et de faire face à ce qui a été l’anéantissement de l’humain. Adorno affirmait que n’échappait pas à la part des responsabilités celui qui, devant l’indicible perpétré collectivement, osait encore parler de l’individuel. Et Magris d’ajouter : « Rien autant que ce vide ne peut rendre l’impossibilité de se faire une idée de ce qui s’est déroulé entre ces pierres [...] Seul celui qui a vécu à Mauthausen ou à Auschwitz peut essayer de dire cette horreur radicale ».



Cet article est paru en avril 2012 dans La Cité.